COUV LEZARDES DE BEATA UMUBYEYI MAIRESSE

Informations

  • Genre: : Nouvelles
  • Supports: : Livre papier
  • Pages: : 176
  • Format: : 14x19 cm
  • ISBN: : 9782371270909

Présentation de l'ouvrage

Quinze histoires pour dire la nostalgie d’un continent disparu.
L’innocence, aux frontières de la catastrophe.
L’enfance que l’on rafistole dans ses souvenirs
avec tendresse et lucidité.

 

Derrière la délicatesse des récits finement ciselés,
Beata Umubyeyi Mairesse laisse sourdre la violence
qui a frappé sa génération rwandaise, au printemps 1994.
Celles et ceux qui n’étaient encore que des enfants,
celles et ceux qui sont devenus parents.

 

Un enchevêtrement de vies qui se croisent sur plusieurs décennies.
La brillante nouvelliste dessine ainsi une mosaïque aux couleurs
vives et offre un portrait de groupe subtil où se mêlent
désenchantement, magie et espoir.

 

Après Ejo, Prix Littéraire François Augiéras 2016
Lézardes est le second recueil de nouvelles de Beata Umubyeyi Mairesse
Prix de l’estuaire 2017

 

Portrait Beata Umubyeyi Mairesse
© Anne Laure Boyer

Avant-propos de l’auteure :

 » Il y a chez les enfants, quand ils sont encore vraiment petits, une croyance que leur monde et les gens qui l’habitent sont immuables, solidement ancrés, là. Naturellement forts et protecteurs. C’est rassurant. Ce sentiment, que certains appellent avec un ravissement un peu exagéré « l’innocence » et que les autres nomment, en fronçant les sourcils d’un air préoccupé « l’inconscience », ce sentiment disparaît progressivement, quand les petit-e-s grandissent. C’est ce qui arrive en temps normal en tout cas, au fur et à mesure que l’enfant apprend, comprend, réalise la maladie, les mensonges, la méchanceté, toutes ces choses qui vont le faire pleurer, avoir mal dans son corps ou sa tête, chanceler devant une porte fermée ou serrer les poings dans ses poches sur le chemin de l’école en reniflant rageusement.
Quand l’enfant a la chance d’avoir des poches et d’aller à l’école.
Les questions tombent : pourquoi le petit oiseau est mort ? Et la grand-mère, elle est partie où dans sa boîte en bois verni ? Et comment ça se fait que papa et maman ne se parlent plus ? Les questions trouvent parfois des réponses dans la main ou le silence attentif d’un-e adulte ou d’un grand frère, d’une grande sœur. Parfois.

 

En temps de guerre, l’enfant n’a pas le loisir de s’indigner progressivement : à trois ans, que son jouet préféré ne marche plus faute de piles ; à quatre ans, de la pauvreté de sa maman qui ne peut plus lui acheter la même chose depuis que son papa est parti en voyage ; à six ans, que son papa ne reviendra pas ; à huit ans que sa grand-mère maternelle ne veut pas entendre parler de sa maman car elle a eu un enfant avec un voleur.
Avoir la possibilité de découvrir marche par marche son triste destin de petit malchanceux.

 

Quand gronde la guerre, l’enfant doit se débrouiller pour assimiler « la vérité sur l’existence » en accéléré. On ne lui demande pas son avis et tant pis s’il étouffe et en garde le souvenir tenace d’une boule définitivement coincée dans la gorge. Son papa tue sa maman devant lui, puis il va en prison ou s’enfuit dans un autre pays et son grand-père, eh bien il est mort aussi d’un coup, tiens, couic, et bienvenue à l’orphelinat. Du moins, s’il y en a un.

 

Les âmes sensibles, celles qui penchent la tête, les yeux pleins de ravissement en parlant de l’innocence, disent que c’est atroce. Que les enfants ne devraient pas vivre ça. Elles s’indignent à la télévision, signent des pétitions sur Internet, font des selfies avec des pancartes de slogans en hashtag et achètent des étiquettes à cadeau de l’association « Sauvons le monde des enfants » (parce qu’elles ont arrêté d’envoyer des cartes postales et que les étiquettes font gagner du temps au pied du sapin, vu qu’il y en a de plus en plus de paquets à Noël). En tout cas. Ces bonnes âmes font tout ce qu’elles peuvent pour que les barbares de l’autre bout du monde cessent d’arracher tant de petites têtes crépues au doux nid de l’enfance.

 

Les cyniques, qui souvent votent exactement pareil que les âmes sensibles, bien que ça ne soit pas toujours pour les même raisons – mais cela n’a rien à voir avec notre sujet, n’est-ce pas ? – diront juste en privé, conscients que ça n’est pas très politiquement correct, que ce qui ne tue pas vaccine et qu’au moins ces enfants qui ont eu un apprentissage précoce de l’horreur seront désormais lucides quant à la vraie nature de l’homme. « Il ne faut pas mentir aux petits. Ce n’est pas un service qu’on leur rend et ils finiront bien par se prendre la réalité en pleine poire. Nous ne sommes capables ni de changer notre planète, ni de questionner la motivation qui nous pousse à nous reproduire. Alors pour nous rassurer, nous racontons des foutaises à nos petits, des histoires irréelles où les gentils gagnent à tous les coups, où la générosité paie et où les maladies se soignent avec un bisou ou un pétale de fleur. On est leurs héros. On leur fait croire qu’on est infaillibles. On leur cache nos larmes, on reporte les déchirements à plus tard par un “pas devant les enfants”. Et en prime, on leur apprend que c’est mal de mentir. » Les cyniques se lancent alors dans une longue tirade, le dernier verre pour la route aidant – ça fait déjà un petit moment qu’ils ne parlent plus des petits Noirs de l’autre bout du monde mais de leurs propres enfants, de leur propre enfance, ça se passe toujours ainsi, on commence en parlant de l’autre pour finir avec soi, soi et encore soi.
Et ça donne ce genre de théorie : les adultes construisent tout autour des enfants un joli mur bariolé supposé les protéger de ce qui fait mal dans la vraie vie. Très vite pourtant, et parfois sans que quiconque en prenne conscience, les premières lézardes apparaissent sur le joli mur de couleur.

 

Vient le temps des colmatages, des demi-vérités, les « je t’expliquerai quand tu seras plus grand-e » parce qu’on ne sait pas quoi répondre, vu que personne ne s’est donné la peine de nous en parler honnêtement il y a quelques décennies (et il est fort à parier que ça dure comme ça depuis plusieurs générations). Les lézardes se promènent tout le long du mur et nos beaux mensonges ressemblent à des rides sur un visage prématurément fatigué. Ou à la carte d’un coin perdu entre les marécages et la forêt. La triste topographie des non-dits.

 

Votre enfant sanglote dans vos bras. Vous lui dites : « Tu es grand-e maintenant, tu peux comprendre. » Parce que vous y comprenez quelque chose peut-être, vous, à la vie ?

 

Ainsi parlent les cyniques, le dernier verre aidant.

 

Cliquez sur la couverture pour découvrir Ejo :

 

Couverture Ejo

 

 

Author

Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare au Rwanda en 1979. L’impensable surgit dans sa vie avec le génocide des Tutsi. Le départ pour la France sera celui d'une adolescente armée du plus précieux des bagages : sa passion pour la littérature. Après des études supérieures dont Sciences-Po Lille et un DESS en développement et coopération internationale à la Sorbonne, elle intègre le monde des ONG et assure des missions aux quatre coins de la francophonie (Cameroun, Sénégal, Vietnam, Canada…). Les petits carnets d'écriture qui l'accompagnent et ses amours des littératures anglophones lui ouvrent la voie de la nouvelle. Ciseler l'expérience dans une fiction courte pour dire l'essentiel avec talent, courage et humour. Son premier recueil de nouvelles "Ejo", édité à La Cheminante, a reçu le Prix littéraire François Augiéras 2016. "Lézardes", son second recueil de nouvelles édité à La Cheminante continue d'explorer la mémoire du génocide des Tutsi au Rwanda pour penser et panser les dégâts intimes et à la fois universels produits sur toute sa génération rwandaise. En lisant ses nouvelles, on pense aux photographies de Sebastião Salgado où les théâtres de guerre s'éclairent d'une beauté saisissante.

7 Avis

  1. Jean-Louis Lesbordes - at - - répondre

    Un grand merci à Beata pour ce recueil de nouvelles d’une sensibilité rare où l’humanité déborde mais où les larmes ne sortent pas, retenues, asséchées et où une part belle faite à l’Autre permet de survivre. Tous ces contes sont magnifiques, comme la musique des mots et des phrases. J’en aime particulièrement trois car d’une immense force : « Petite » tant le récit est beau grave et plein de générosité, « Igicucu » qui commence par « mon ombre a eu des seins avant moi » et « Ready or not ». C’est plein d’intelligence, de douceur et de retenue. Beata conte magistralement ce monde d’après. D’après l’horreur absolue, où il n’est plus possible être une enfant. Et où le film en noir et blanc ressurgit sans cesse dans le monde des survivants. Écrits nécessaires, généreux. Un grand moment.

  2. Guénaëlle Lumalé - at - - répondre

    Un drame est survenu, bouleversant le quotidien de milliers de personnes, hantant leur vie bien des années plus tard, constituant malgré lui une partie d’un passé commun.

    Les histoires que nous raconte Beata Umubyeyi Mairesse sont des moments de vie qui nous sont confiés comme une pensée que l’on saisit au vol : une partie de cache-cache, une danse, un livre, le souvenir d’une ancienne voisine, des contes ancestraux. Les personnages, vivants, nous font ressentir avec eux leurs déceptions, leurs souffrances, leurs espoirs, leurs doutes, nous laissant une impression de les connaître depuis longtemps tout en conservant une part de mystère insaisissable. La palette d’émotions que l’on peut ressentir au cours de notre lecture est d’autant plus forte que cela renforce l’universalité du recueil. Ce n’est pas un livre qui ne parle que du génocide et des rescapés. C’est un livre qui parle aux humains que nous sommes, quelque soit notre âge, et qui nous fait réfléchir entre autres à l’éducation, la question de l’identité, de la transmission de notre culture.

    Une très belle surprise que la lecture de « Lézardes », avec un message fort, que je recommande à tout le monde.

  3. Meps - at - - répondre

    Merci à Babelio et aux éditions La Cheminante de m’avoir envoyé cet ouvrage dans le cadre de la Masse critique. J’ai lu que certains n’aimaient pas qu’on commence ainsi notre critique… et pourtant, quel rebelle, je continue.
    Je continue parce qu’en effet il faut remercier Babelio. Les remercier pour ces Masse critiques qui nous permettent de découvrir des livres que nous n’aurions sans doute pas acheté, croulant sous la masse assez critique des sorties en littérature. Les remercier parce qu’en me permettant d’échanger avec les autres lecteurs, ils m’ont donné, notamment via les challenges du forum, l’envie de découvrir d’autres formes que le roman que je chérissais, et de me laisser emporter aussi par les recueils de nouvelles.
    Remercier La Cheminante, et toutes ces « petites » maisons d’édition qui donnent leur chance à des auteurs que n’auraient pas pu ou voulu retenir des structures plus importantes.
    Et que cela aurait été dommage de ne pas découvrir la plume de Beata Umubyeyi Mairesse. Ce qui m’a fait sélectionner son ouvrage est sans doute une curiosité morbide en voyant qu’il s’agissait de courtes histoires sur le Rwanda. On veut savoir, se faire inviter à l’horreur tout en la redoutant. J’ai lu ces histoires, une à deux par soir, à voix haute avec ma compagne. Je craignais le voyeurisme, je n’y ai découvert que des émotions. Subtiles mais fortes. J’ai ri aux éclats sans pouvoir me contenir et j’ai pleuré à sanglots pour la première fois en lisant un livre (en lisant la terrible nouvelle « Ready or not »).
    Les histoires n’auront forcément pas le même effet sur chacun mais on ne peut dénier la force de cet ouvrage, à mettre entre toutes les mains car il n’y transparait aucune haine, juste une peine et une douleur immense, et beaucoup d’espoir en un meilleur avenir pour tous. C’est dérisoire parce que c’est ce que chaque génération a tenté de sauvegarder après chaque drame terrible traversé. Mais c’est essentiel parce que c’est tout ce qui reste après que le réservoir des larmes se soit épuisé.

  4. Meps - at - - répondre

    Merci à Babelio et aux Editions La Cheminante situées dans le Pays Basque pour l’envoi de ce livre dans le cadre de masse critique.
    Ce fut une découverte, une incursion dans un domaine que je n’ai pas encore exploré par le moyen de la littérature, celui du génocide qui a tragiquement marqué le Rwanda il y a vingt ans. Ce recueil de nouvelles est élaboré autour de ce pays d’Afrique, appelé « Pays aux mille collines ». Ce que le peuple Rwandais a connu est mis en perspective à travers l’histoire de plusieurs enfants, par le mélange de cultures. le monde de l’enfance nous évoque l’innocence, mais aussi beaucoup de souffrance (des souvenirs de morts, l’abandon des parents, l’absence…). La mort est présente, elle imprègne la narration. Les nuances sur leur chagrin sont multiples.
    La misère, l’oppression gangrènent leur univers, et cela empêche les êtres de communiquer, les isolent les uns des autres. Quelques-uns de ces récits sont des fables, des contes, ou bien y ressemblent, grâce aux messages qu’ils portent. Des paraboles, des allégories sont construites autour d’animaux.
    Le lyrisme est présent et nous retrouvons cette manière toute typique qu’ont les africains de narrer les choses, ce phrasé particulier, plus marqué à certains endroits qu’à d’autres. La narration ciselée, fait de ce moment de lecture une pause choisie. On ne lit pas de façon fluide, mais peu à peu et lentement. le Rwanda, ainsi que son histoire, se dévoile peu à peu avec toute la dimension que l’on connaît, mais bien plus encore.

  5. Paojito - at - - répondre

    Un recueil de nouvelles chargé en émotions. En 18 courts récits, l’auteure nous parle de son pays, le Rwanda, à travers les années et les époques. de ses habitants surtout. Elle évoque l’avant, le pendant et l’après génocide.
    C’est elle qui parle, dans la bouche de ses personnages, Beata Umubyeyi Mairesse, qui a vécu le génocide alors qu’elle n’était qu’une enfant. Des enfants se racontent mais aussi des jeunes filles, des mères, des pères : des victimes ou des survivants, ceux qui ont fuit, ceux qui ont combattu, ceux qui ont oublié et ceux qui n’oublieront jamais. C’est une mosaïque réaliste, mais pas impudique ou dramatique. L’écriture, qui peut parfois sembler légère, laisse deviner l’horreur que ce peuple a traversé, sans jamais tomber dans le pathos, l’accusation ou l’agressivité. Beata Umubyeyi Mairesse n’est pas là pour culpabiliser, son livre souffle un vent d’espoir et nous pousse à croire que celui qui résiste ce n’est pas celui qui crie, mais celui qui vit.
    Merci à Babelio et aux éditions La Cheminante pour la découverte.

  6. Yannick Marcoux - at - - répondre

    DANS LE QUOTIDIEN QUÉBÉCOIS « LE DEVOIR »
    YANNICK MARCOUX CHRONIQUE
    « LÉZARDES » DE BEATA UMUBYEYI MAIRESSE
    DANS SON ARTICLE CONSACRÉ À « L’AFRIQUE
    ENTRE MÉMOIRE, ÉGALITÉ ET MORDERNITÉ »
    3 juin 2017
    Lézardes (La Cheminante, ***), second recueil de nouvelles de Beata Umubyeyi Mairesse, ne verse pas dans l’épique, mais se concentre plutôt sur l’anecdote, la vie ordinaire et les jeux de l’enfance. Née au Rwanda en 1979, l’auteure a tout juste 15 ans quand l’horreur frappe le pays. Au terme de trois mois infernaux, elle échappe miraculeusement à la mort et gagne la France, où elle habite encore aujourd’hui.

    Ses nouvelles sont campées dans son pays d’origine et se promènent entre les souvenirs de son enfance et le sort de toutes ces vies qui, encore aujourd’hui, luttent contre l’horreur de la mémoire pour se créer malgré tout un avenir lumineux : « Cette année, quand le 7 avril arrivera, je sais que, comme tous les ans, je resterai assise la nuit entière, à me demander chez quel voisin, chez quel ami, je pourrais bien cacher mes enfants, si tout devait recommencer, ici et maintenant. »

    D’une voix forte mais délicate, Umubyeyi raconte la résilience d’un quotidien fragile, où se côtoient désenchantement et espoir.

  7. JEAN-YVES POTEL - at - - répondre

    « Lézardes », voix des enfants du génocide des Tutsi au Rwanda
    ARTICLE DE JEAN-YVES POTEL (EN ATTENDANT NADEAU)
    publié sur Mediapart.fr le 24 juin 2017

    Dans Ejo, son précédent recueil de nouvelles, Beata Umubyeyi Mairesse donnait la parole à des femmes de l’avant et de l’après génocide des Tutsis, en 1994, au Rwanda. Dans Lézardes, nous entendons des voix d’enfants. Ce sont des textes doux comme des contes murmurés par la mère, mais aussi des récits d’où sort la violence de la mort.
    Beata Umubyeyi Mairesse ne réunit pas des « témoignages » ou des récits journalistiques, elle fait œuvre littéraire en restituant des paroles d’enfant qui se souviennent de bribes, ou fait œuvre de mère qui observe ses enfants, aujourd’hui, en se remémorant sa propre expérience de 1994. Les points de vue varient. En les disant comme des fables, avec envoûtement nécessaire, l’auteure assimile ces récits brefs à autant de « lézardes » : « Les adultes construisent tout autour des enfants un joli mur bariolé supposé les protéger de ce qui fait mal dans la vraie vie. Très vite pourtant, et parfois sans que quiconque en prenne conscience, les premières lézardes apparaissent sur le joli mur de couleur. » Elles attirent, fascinent l’enfant. « Les lézardes se promènent tout au long du mur et nos beaux mensonges ressemblent à des rides sur un visage prématurément fatigué. » Elles deviennent la « triste topographie des non-dits. »
    Beata Umubyeyi Mairesse a elle-même échappé de justesse au génocide, à l’âge de 15 ans. « Trois mois de survie. Le refuge d’une cave. La mort qui gronde tous azimuts », nous dit son éditrice, Sylvie Darreau.
    Comme Alice, la jeune fille du premier texte intitulé « Le goût des cerises », qui s’accroche à des images merveilleuses de propagande coréenne, images qui l’ont faite rêver toute son enfance. « Et quand il a fallu se cacher, quand son père, sa mère et son petit frère avaient été tués par les voisins, quand elle avait entrepris le long périple pour sauver sa vie et trouver asile chez sa marraine et son parrain de l’autre bout du monde, quand elle avait cru mourir de chagrin, Alice avait tenu en pensant à ce père éternel qui l’attendait à Pyongyang. »
    Chaque texte est précédé d’une date : 1994, 1984-1993, 1987, 1993, 2009 ou même 2074. Trois fables sont inspirées de contes du Rwanda « d’autrefois ». Les dates repèrent les récits par rapport à 1994, situent les personnages dont l’âge correspond généralement à celui de l’auteure, enfant ou mère. Ainsi, Igicucu, une fille de dix ans qui se méfie de son ombre, en 1979, et qui nous confie : « Mon ombre a eu des seins avant moi. » Elle l’a craint – en kinyarwanda son nom signifie, selon la prononciation, « ombre » ou « idiote » – et elle a fini par s’en débarrasser à l’aide de… la machette de son père.
    D’autres histoires, toujours de cette écriture saisissante, économe, patiente comme lorsqu’on parle à quelqu’un de fragile, quand on sait que la chute sera brutale. Au centre du livre, nous trouvons le portrait d’une « Petite », une petite fille « née après ». Nous sommes en 2000. Faites le calcul et vous comprendrez de quoi il s’agit. Sa mère la hait,
    elle a essayé de l’avorter en tapant sur son ventre. Seul son demi-frère, « l’Aîné », la protège. « Quand Petite est arrivée, l’Aîné est devenu bien plus qu’un grand-frère. La mère avait tout juste la force de l’allaiter. Le reste lui était impossible. Laver, cajoler, porter. »
    Ce court récit est un des plus forts du volume. Il agit comme un symbole des familles de l’après qui doivent, pour continuer à vivre, oublier : « Un jour l’Aîné s’est demandé pourquoi il avait tout effacé, les souvenirs d’avant, le frère et le père dont on n’a jamais retrouvé les restes, la mère telle qu’elle avait été. Il pense que c’est à cause des coups sur la tête, des cicatrices qui zèbrent ses tempes. Il ne s’avoue pas que c’est par solidarité avec Petite, qui est née après. »
    Les enfants aiment jouer à cache-cache, et la mère avec eux. Sauf qu’à ce jeu, en 2009, les enfants rappellent à la mère comment elle s’est cachée, quand son père lui a expliqué que les voisins allaient venir et qu’il ne fallait surtout pas qu’ils les trouvent. Elle lui a montré « une cachette infaillible » et s’y est glissée : « J’y suis restée une éternité. Personne ne m’a trouvée, alors je suppose qu’on peut dire que j’ai gagné. Mon frère avait un rhume, c’était la grande saison des pluies. Les voisins l’ont vite trouvé là où il était tapi avec ma mère. Mon père n’a pas pu rester silencieux, il a arrêté de jouer dès qu’il a entendu les voisins crier le nom de sa femme. Moi, j’ai suivi ses consignes. Et pendant les semaines qui ont suivi, je me suis réellement transformée en papillon de nuit, sortant me nourrir quand les autres enfants dormaient, et évitant les lumières menaçantes des hommes. »
    La voix de Beata Umubyeyi Mairesse nous atteint là où l’on ne s’y attend pas. Elle réveille notre enfance pour nous faire partager le souvenir de douleurs inconsolables. Ses mots posés délicatement nous disent l’exactitude des sentiments. « Quand gronde la guerre, l’enfant doit se débrouiller pour assimiler “la vérité sur l’existence’’ en accéléré », nous a-t-elle avertis. Ce qui bouscule aussi nos visions naïves des méandres de la mémoire et de l’oubli.
    _____________________
    Beata Umubyeyi Mairesse, Lézardes, La Cheminante, 176 pages,
    16 €.

    Cet article fait partie du prochain numéro de la revue numérique En attendant Nadeau. Sa publication sur Mediapart se fait dans le cadre d’un partenariat entre nos deux journaux, qui ont la particularité, l’un et l’autre, d’être indépendants. L’équipe d’En attendant Nadeau publie donc régulièrement sur Mediapart un article de son choix. Retrouvez ici la présentation détaillée de cette collaboration par François Bonnet (Mediapart) et Jean Lacoste (En attendant Nadeau). Et retrouvez ici les différentes contributions d’En attendant Nadeau sur Mediapart.
    URL source: https://www.mediapart.fr/journal/international/240617/lezardes-voix-des-enfants-du-genocide-rwandais

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